Sri Satchanalai, la cité oubliée où les pierres racontent le royaume de Sukhothaï Thaïlande
Nous consacrons la journée entière à la découverte du Parc historique de Sri Satchanalai, avec la sensation très nette de pénétrer dans l’un des cœurs les plus profonds de l’histoire siamoise. Situé à environ 60 km au nord de Sukhothaï, entre la vallée de la rivière Yom et les premières collines boisées menant vers Uttaradit, ce site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1990 fut bien plus qu’une simple cité secondaire : il constitua la seconde capitale du royaume de Sukhothaï et surtout la résidence traditionnelle du prince héritier, futur roi, chargé d’administrer cette province stratégique du nord.
Dès l’origine, Sri Satchanalai n’est pas pensée comme une ville ordinaire. Son implantation répond à une logique à la fois politique, militaire et spirituelle. Protégée par la rivière, ceinte de remparts et d’un vaste fossé, elle incarne le modèle de la cité idéale bouddhique, où le pouvoir temporel doit s’exercer en harmonie avec l’ordre cosmique et la loi du Dhamma. Les souverains de Sukhothaï y affirment leur légitimité non par la seule force, mais par la protection du bouddhisme theravāda, la construction de temples méritoires et le soutien aux communautés monastiques.
Ici, chaque brique raconte une croyance. Les stupas symbolisent la présence du Bouddha et l’axe du monde, les prangs d’inspiration khmère rappellent l’héritage angkorien encore vivant aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, tandis que les grandes statues de Bouddha en marche ou en méditation traduisent l’émergence d’un art spécifiquement siamois, empreint de douceur, d’équilibre et de spiritualité intérieure. Sri Satchanalai fut aussi un centre intellectuel et religieux majeur, où se diffusèrent les textes canoniques, les règles monastiques et une vision du pouvoir fondée sur la vertu plus que sur la domination.
Nous quittons le Thaï Thaï Sukhothaï Resort vers 8 h du matin, empruntons la route 101 en direction de Sawankhalok, puis poursuivons jusqu’au Tambon Si Satchanalai. À mesure que l’on s’éloigne de la plaine touristique de Sukhothaï, le paysage devient plus rural, plus silencieux, comme si le temps ralentissait pour préparer l’entrée dans un autre siècle.
À notre arrivée, le choix du vélo s’impose naturellement. Pour 30 ฿ la journée, auxquels s’ajoutent 110 ฿ pour l’accès au parc, ce mode de déplacement épouse parfaitement l’esprit du lieu. Il permet de parcourir de longues distances sans rompre le calme, de s’arrêter à l’instinct devant un stupa isolé ou une rangée de colonnes envahies par la végétation.
Le parc, ouvert de 8 h à 17 h, s’organise autour d’une vaste enceinte quadrangulaire, renforcée au XVIᵉ siècle face aux menaces birmanes. À l’entrée, nous réglons 100 ฿ par personne (tarif étranger) pour la visite des monuments situés à l’intérieur des remparts, et ajoutons 50 ฿ supplémentaires pour inclure le remarquable Wat Phra Si Ratana Mahathat, situé juste à l’extérieur de l’enceinte principale, ancien sanctuaire royal et haut lieu spirituel de la cité.
Une fois les formalités accomplies, la majesté du site s’impose d’elle-même. Les remparts de briques, le large fossé, les alignements de stupas et de viharns dessinent une ville fantôme étonnamment lisible, où l’on comprend immédiatement la rigueur de l’organisation urbaine et la place centrale du sacré. En pédalant sous les allées ombragées, nous alternons entre élan et contemplation, ressentant la chaleur de la latérite sous le soleil, surprenant le vol d’un oiseau ou le bruissement des feuilles, seuls sons venant troubler le silence des ruines.
Sri Satchanalai ne se visite pas, elle se parcourt lentement, comme un manuscrit de pierre que l’on feuillette page après page. Chaque monument, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’enceinte, s’inscrit dans un récit cohérent que nous prendrons le temps de détailler, pas à pas, au fil de cette journée suspendue entre histoire, spiritualité et paysage.
Entre remparts et stupas : les temples intra-muros de Sri Satchanalai dans le royaume de Sukhothai
Nous enfourchons nos vélos et quittons les allées paisibles pour nous diriger vers l’un des seuils les plus symboliques de la cité : la porte de Ramnarong, véritable point de contact entre le monde extérieur et le cœur sacré de Sri Satchanalai. Pénétrer par cette porte, c’est franchir une frontière autant physique que symbolique, celle qui séparait autrefois la ville protégée des menaces extérieures et l’espace ordonné du pouvoir royal et religieux.
Située sur la ligne sud-est des remparts, au sud du Wat Nang Phaya, la porte de Ramnarong s’impose par sa sobriété monumentale. Construite en latérite, matériau emblématique de l’architecture défensive du royaume de Sukhothai, elle mesure environ 3,50 mètres de large pour 4 mètres de haut. Sa base, sculptée selon le motif du lotus renversé, évoque à la fois la stabilité et la renaissance, un symbole bouddhique fort appliqué ici à une structure militaire. Le cadre de la porte, soigneusement taillé, présente quatre angles ornés selon un style à douze encoches, un détail technique révélateur d’un savoir-faire architectural maîtrisé.
De part et d’autre de l’ouverture, deux larges encoches carrées de 1,50 mètre témoignent de la présence passée de lourds vantaux en bois, destinés à barrer l’accès à la ville en cas de menace. L’approche de la porte se fait par une allée pavée de latérite, bordée de blocs massifs, qui canalise naturellement le passage et renforce l’effet de contrôle visuel et stratégique.
Juste en avant de la porte se dresse un fort en latérite, élément essentiel du dispositif défensif. De plan rectangulaire, il mesure environ 18 mètres de large, 22 mètres de long et 3 mètres de haut. Sa conception révèle une adaptation intelligente au terrain : le mur extérieur a été directement taillé dans un lit de schiste, tandis que les autres côtés ont été élevés en blocs de latérite soigneusement assemblés. L’ensemble est ceint par les douves de la ville, reliées à l’étang de Thong Kuli, formant une barrière hydraulique destinée à ralentir, voire dissuader, toute tentative d’intrusion.
À vélo, le passage par Ramnarong prend une dimension presque cinématographique. Les roues glissent sur la pierre ancienne, les arbres filtrent la lumière, et le silence n’est rompu que par le chant des oiseaux. Ici, chaque détail raconte une cité qui ne se contentait pas d’être belle ou sacrée, mais qui devait aussi se défendre. En franchissant cette porte, nous entrons pleinement dans l’espace fortifié de Sri Satchanalai, prêts à découvrir, derrière les remparts, les temples et sanctuaires qui formaient le cœur spirituel et politique de l’ancienne capitale.
Wat Lak Mueang — Le cœur spirituel et civique de Sri Satchanalai
Après l’élégance ciselée du Wat Nang Phaya, nous poursuivons notre progression à vélo à l’intérieur de l’enceinte fortifiée. Quelques coups de pédale suffisent pour changer d’atmosphère : ici, la pierre se fait plus massive, plus solennelle. Le Wat Lak Mueang apparaît alors, posé non loin de l’ancien palais, comme un point d’ancrage symbolique de la cité. Édifié durant la période de Sukhothaï, entre le XIVᵉ et le XVᵉ siècle, ce sanctuaire a longtemps intrigué les voyageurs et les érudits. Dans son récit Thiao Mueang Phra Ruang, le roi Rama VI évoquait l’hypothèse d’un lieu consacré non pas au bouddhisme ni à l’hindouisme, mais à un esprit tutélaire ou au pilier fondateur de la ville — le lak mueang, garant mystique de l’équilibre urbain.
Les fouilles archéologiques ont depuis levé le doute : le site est bien un temple bouddhiste, dont l’architecture révèle une forte dimension rituelle et politique. Le vihara, ouvert et sans murs, s’organise en cinq travées prolongées par un porche frontal et un petit mandapa arrière, créant un espace de transition entre le monde profane et le sacré. Au centre, le stupa principal impose sa présence : de type prasat, doté de vingt angles dentelés, il porte l’empreinte manifeste de l’art khmer ancien, visible dans ses moulures toriques et ses reliefs anguleux. Malgré l’érosion du temps, on distingue encore des éléments décoratifs du toit — frontons, feuilles stylisées — dont les motifs en stuc rappellent étroitement ceux du Wat Si Sawai, autre grand monument de l’époque de Sukhothaï.
Dans le silence feutré des arbres, le Wat Lak Mueang se révèle ainsi comme bien plus qu’un simple édifice religieux : un lieu où se rejoignent croyances ancestrales, pouvoir royal et urbanisme sacré, incarnant l’âme profonde de Sri Satchanalai.
Wat Suan Kaeo Utthayan Yai — La monumentalité silencieuse de l’axe sacré
Dans le prolongement du Wat Lak Mueang, notre progression à l’intérieur de l’enceinte fortifiée nous ramène naturellement vers l’axe principal de Si Satchanalai, véritable colonne vertébrale urbaine et rituelle de l’ancienne cité. C’est là que s’étend le vaste ensemble du Wat Suan Kaeo Utthayan Yai, dont l’ampleur trahit immédiatement son importance passée. Mentionné dans les chroniques du Nord, le temple apparaît dans les registres ecclésiastiques bouddhistes, associés à des rizières dont les revenus étaient affectés à l’entretien des sanctuaires — un rappel concret du lien étroit entre économie agraire, pouvoir religieux et organisation territoriale dans le royaume de Sukhothaï puis d’Ayutthaya.
Aujourd’hui, le regard est d’abord capté par les vestiges du stupa principal, autrefois monumental. De type cloche sphérique, il était construit en latérite, matériau omniprésent dans l’architecture de Si Satchanalai. Il n’en subsiste plus que la partie inférieure : une base massive, reposant sur un socle en forme de lotus, prolongée par une base à guirlandes à trois niveaux. La partie supérieure, jadis élancée, est désormais entièrement détruite, laissant apparaître une silhouette tronquée, presque abstraite, qui accentue encore la sensation de ruine sacrée et de temps suspendu.
Non loin de là s’étend le vihara principal, vaste édifice à six travées, volontairement ouvert et dépourvu de murs. Des porches marquent l’entrée à l’avant comme à l’arrière, créant une circulation fluide entre l’espace rituel et le paysage environnant. À l’intérieur, les traces d’un piédestal destiné à accueillir une image de Bouddha et d’une zone surélevée réservée aux moines permettent de restituer l’organisation cérémonielle du lieu. Daté approximativement des XVe et XVIe siècles, le Wat Suan Kaeo Utthayan Yai illustre ainsi une période de transition, où l’héritage de Sukhothaï se mêle aux influences émergentes d’Ayutthaya.
Dans le calme des arbres et l’horizontalité des ruines, ce temple raconte moins la splendeur décorative que la puissance institutionnelle du bouddhisme, structurant la ville, les terres agricoles et la vie spirituelle de Sri Satchanalai.
Wat Chedi Chet Thaeo — La nécropole royale et la cosmologie de pierre
Après les vastes espaces du Wat Suan Kaeo Utthayan Yai, où s’exprimait la puissance institutionnelle du bouddhisme au cœur de la cité, notre chemin nous conduit vers un lieu d’une nature différente, à la fois plus dense, plus symbolique et profondément chargé de sens : le Wat Chedi Chet Thaeo. Ici, l’architecture ne se contente plus d’accompagner la ville ; elle devient langage, mémoire dynastique et représentation du monde.
Ce grand ensemble, situé à l’intérieur de la ville de Si Satchanalai, se distingue immédiatement par la concentration exceptionnelle de monuments. Pas moins de trente-trois stupas, de tailles et de formes variées, y sont disposés avec une remarquable régularité. Loin d’un agencement aléatoire, cette organisation spatiale répond à un principe cosmologique, où chaque édifice participe à une vision ordonnée de l’univers bouddhique. La diversité formelle et la solennité du lieu ont conduit le prince Damrong Rajanubhab, grand historien et réformateur du patrimoine thaïlandais, à formuler une hypothèse majeure : le Wat Chedi Chet Thaeo aurait servi de cimetière royal ou de sanctuaire destiné à conserver les reliques des familles régnantes de la dynastie de Sukhothaï.
En parcourant le site, cette interprétation prend tout son sens. Les stupas se répartissent en trois grands types architecturaux, chacun porteur d’une symbolique et d’influences distinctes.
Le premier groupe est constitué des stupas en forme de lotus en bouton, emblèmes de l’art de Sukhothaï dans ce qu’il a de plus original. Élancés, fins et verticaux, ils semblent aspirer vers le ciel. Leur base inférieure, de plan carré, se transforme en un socle à degrés, supportant une superposition de bases carrées puis octogonales, finement décorées de moulures toriques pointues. L’ensemble s’achève par un fleuron en forme de bouton de lotus, prolongé d’une flèche conique, symbole de pureté, d’élévation spirituelle et d’éveil. Cette forme, unique à Sukhothaï, exprime une esthétique raffinée où la sobriété structurelle se conjugue à une forte charge spirituelle.
Le second groupe rassemble les stupas de style prasat, à plan carré et à toiture étagée. Leur silhouette évoque davantage l’architecture monumentale des sanctuaires-tours. Ces édifices témoignent d’influences extérieures, notamment celles du royaume de Lanna au nord et des anciens Khmers. Leur présence au sein du Wat Chedi Chet Thaeo reflète l’ouverture culturelle de Sukhothaï, carrefour d’échanges artistiques et religieux, mais aussi l’intégration consciente de styles étrangers dans un ensemble à vocation royale.
Le troisième groupe correspond aux stupas en forme de cloche, reconnaissables à leurs moulures toriques disposées sous la partie hémisphérique et à leur sommet conique. Cette typologie trouve ses origines dans les rites funéraires de l’Inde ancienne, où le tumulus hémisphérique symbolisait la sépulture et était surmonté d’un chatra, ombrelle sacrée représentant la dignité spirituelle et la protection. À Si Satchanalai, cette forme renforce l’hypothèse d’un lien étroit entre le temple et les pratiques commémoratives, voire funéraires, de l’élite royale.
Au fil de la déambulation, le Wat Chedi Chet Thaeo apparaît ainsi comme un paysage rituel condensé, où chaque stupa, par sa forme et sa position, dialogue avec les autres. Plus qu’un simple temple, il s’agit d’une véritable cosmographie monumentale, associant pouvoir royal, croyances bouddhiques et héritages culturels multiples. Dans le silence ponctué par le bruissement des feuilles, les silhouettes de pierre dressées les unes à côté des autres donnent l’impression que les souverains de Sukhothaï continuent, ici, à veiller sur leur cité, inscrits pour toujours dans l’ordre sacré du monde.
Wat Chang Lom — Le stupa aux éléphants, pilier sacré de la cité de Si Satchanalai
Après la densité symbolique du Wat Chedi Chet Thaeo, où la multiplicité des stupas traduisait la mémoire dynastique et la cosmologie royale de Sukhothaï, la progression au cœur de la ville conduit vers un monument d’une tout autre monumentalité, mais animé par une ambition spirituelle tout aussi forte : le Wat Chang Lom. Ici, l’architecture se concentre autour d’un unique stupa majeur, pensé comme l’axe sacré de la cité et le réceptacle de reliques fondatrices.

Le Wat Chang Lom fut édifié durant la période de Sukhothaï, entre le milieu du XIIIᵉ siècle et la fin du XIVᵉ siècle. La tradition attribue sa fondation au roi Ramkhamhaeng, vers 1285, à la suite d’un événement d’une portée religieuse exceptionnelle : la découverte de reliques du Bouddha. Les chroniques rapportent qu’un cycle de cultes et de célébrations publiques, d’une durée d’un mois et six jours, fut organisé pour honorer ces reliques avant qu’elles ne soient enfouies au centre même de la ville. Le stupa fut alors élevé directement au-dessus de ce dépôt sacré, et l’ensemble fut protégé par un mur d’enceinte. La construction, ambitieuse par son ampleur et sa symbolique, aurait duré neuf ans, soulignant l’importance politique et religieuse du monument.

Le cœur du temple est constitué d’un stupa principal en forme de cloche, reposant sur une vaste base de type pradakshina à deux niveaux. Cette base, conçue pour la circumambulation rituelle des fidèles dans le sens des aiguilles d’une montre, traduit une conception profondément orthodoxe de l’espace bouddhique, où le mouvement du corps accompagne la méditation et la récitation. L’étage inférieur est remarquable par la présence d’une série de sculptures d’éléphants disposées tout autour de la base. Un escalier axial permet d’accéder à l’étage supérieur, lui-même ceinturé de vingt niches abritant des images du Bouddha dans l’attitude de la victoire sur Mara, symbole de la maîtrise des passions et de l’illumination ultime.

Au-dessus de cette plateforme rituelle s’élève le corps du stupa, de forme hémisphérique, reposant sur des bases circulaires ornées de moulures toriques soigneusement proportionnées. L’ensemble est surmonté d’un trône carré et du Kan Chat, élément vertical en forme de pilier cylindrique, décoré de bas-reliefs représentant le Bouddha en posture de marche — une iconographie caractéristique de Sukhothaï, exprimant la diffusion active de l’enseignement bouddhique dans le monde.
La présence des éléphants entourant la base du stupa confère au Wat Chang Lom une dimension symbolique majeure. Cette tradition architecturale trouve son origine au Sri Lanka dès le IIIᵉ siècle, avant d’être adoptée et adaptée par le royaume de Sukhothaï, probablement au cours du XIVᵉ siècle, sous le règne du roi Maha Thammaracha Lithai. Dans la pensée bouddhiste, l’éléphant est un animal de bon augure, associé à la force, à la stabilité et à la sagesse. Il est considéré comme un soutien du bouddhisme lui-même et figure parmi les 108 symboles auspicieux. Enserrant le stupa, les éléphants du Wat Chang Lom semblent ainsi porter symboliquement la doctrine, protégeant les reliques et assurant la pérennité de l’ordre spirituel.
Par son échelle, sa rigueur géométrique et la clarté de son message iconographique, le Wat Chang Lom apparaît comme l’un des monuments les plus aboutis de Si Satchanalai. Il incarne une synthèse remarquable entre ferveur religieuse, innovation artistique et affirmation du pouvoir royal, faisant du stupa non seulement un objet de vénération, mais aussi un véritable pilier cosmique autour duquel s’organisait la vie spirituelle de la cité de Sukhothaï.
Wat Suan Kaeo Utthayan Noi : un sanctuaire royal au cœur de la ville fortifiée de Si Satchanalai
En poursuivant notre progression à l’intérieur de l’enceinte fortifiée, non loin du grand palais, nous atteignons le Wat Suan Kaeo Utthayan Noi. Par sa situation stratégique, au plus près du pouvoir royal, ce temple se distingue immédiatement des autres sanctuaires urbains. Tout porte à croire qu’il s’agissait du temple palatial de Si Satchanalai, équivalent fonctionnel de l’Uke Wat Phra Si Sanphet à Ayutthaya ou du Wat Phra Si Rattana Satsadaram à Bangkok à l’époque de Rattanakosin.
Le site conserve des vestiges particulièrement révélateurs de l’originalité et de la maturité de l’art de Sukhothaï. Le monument principal est un stupa de type « lotus en bouton », forme emblématique du royaume, caractérisée par son élancement et son élégance sobre. Ce stupa central est entouré de stupas secondaires de style prasat, hérités de l’architecture khmère ancienne. Leur présence ne traduit pas une simple juxtaposition de styles, mais bien une synthèse maîtrisée, témoignant de la capacité des artisans de Sukhothaï à intégrer des influences extérieures pour créer un langage architectural propre.
Cette combinaison du stupa sri-lankais en forme de cloche et des structures prasat d’inspiration khmère marque une étape essentielle dans l’évolution de l’architecture religieuse siamoise. Elle reflète non seulement des échanges culturels régionaux, mais aussi une volonté politique et religieuse d’affirmer une identité artistique distincte, au service du bouddhisme theravāda et du pouvoir royal.
À l’extrémité du vihara, le mandapa abrite une image du Bouddha assis d’un intérêt exceptionnel. Celle-ci révèle encore l’armature en bois de la partie du bras, un détail extrêmement rare. Il pourrait s’agir du dernier vestige de structure interne en bois conservé dans l’ancienne cité de Si Satchanalai, offrant un témoignage précieux des techniques de sculpture et d’assemblage utilisées à l’époque.
L’organisation spatiale du temple, sa proximité avec le palais, la qualité de ses monuments et la richesse de ses formes architecturales confirment l’importance rituelle et symbolique du Wat Suan Kaeo Utthayan Noi. Plus qu’un simple lieu de culte, il apparaît comme un sanctuaire royal, intimement lié à la vie politique et religieuse de la cité.
Sur la base des formes architecturales et du style artistique, le temple est daté de la période de Sukhothaï, aux alentours des XIVe et XVe siècles. Il constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus aboutis de l’art de Sukhothaï à l’intérieur de l’enceinte fortifiée, illustrant avec finesse l’équilibre entre spiritualité, pouvoir et création artistique.
Wat Khao Phanom Phloeng : la colline sacrée et le feu fondateur de Si Satchanalai
Après avoir exploré les sanctuaires majeurs installés au cœur de la ville fortifiée, notre regard est irrésistiblement attiré vers la colline qui domine l’ensemble du site. Isolé, légèrement en retrait mais visuellement central, le Wat Khao Phanom Phloeng occupe une position à la fois topographique et symbolique unique dans l’ancienne cité de Si Satchanalai.
Ce temple apparaît dans la Chronique historique du Nord, notamment à travers la légende fondatrice de la ville de Sawankhalok. Le récit évoque l’ermite Satchanalai, figure spirituelle tutélaire, qui aurait conseillé à un chef local nommé Ba Thammatat d’établir la ville autour de la colline de Phanom Phloeng. Celle-ci devait servir de lieu de cérémonie du feu, un élément rituel fondamental dans les croyances anciennes, associé à la purification, à la protection et à la légitimation du pouvoir.
Le Wat Khao Phanom Phloeng est édifié au sommet même de cette colline, au centre géographique de l’ancienne ville. Son accès se mérite : un escalier monumental en latérite de 114 marches s’élève depuis le pied de la colline jusqu’au sommet. Cette ascension progressive, rythmée par l’effort et le silence, participe pleinement à l’expérience spirituelle du lieu, marquant la transition entre l’espace profane de la ville et le domaine sacré surélevé.
Au sommet, le sanctuaire se compose de plusieurs monuments anciens remarquables. Le stupa principal, de plan circulaire, domine l’ensemble. Sa forme sobre et massive renvoie à la tradition des stupas anciens, héritée des modèles sri-lankais, tout en s’intégrant harmonieusement au paysage naturel. Il constituait probablement un point focal rituel, visible depuis de nombreux points de la cité.
À proximité se trouve une salle d’ordination abritant une image du Bouddha dans l’attitude de Maravijaya, symbolisant la victoire sur Mara, incarnation des illusions et des entraves à l’Éveil. Cette posture, fréquente dans l’art de Sukhothaï, prend ici une dimension particulière : placée sur les hauteurs, elle semble affirmer la suprématie de la sagesse bouddhique sur le monde terrestre.
Le site comprend également un mandapa particulièrement vénéré par les habitants locaux, connu sous le nom de Sanctuaire de Chao Mae La Ong Sam Lee. Cette présence témoigne de la superposition des croyances, où le bouddhisme institutionnel coexiste avec des cultes populaires dédiés aux esprits protecteurs et aux divinités féminines tutélaires. Le Wat Khao Phanom Phloeng demeure ainsi un lieu vivant, où traditions anciennes et pratiques contemporaines continuent de se répondre.
Par sa position dominante, son ancrage légendaire et la richesse de ses fonctions rituelles, le Wat Khao Phanom Phloeng ne se limite pas à un simple temple. Il incarne un point d’articulation fondamental entre géographie sacrée, mémoire fondatrice et spiritualité, rappelant que la ville de Si Satchanalai fut pensée dès l’origine comme un espace ordonné selon des principes à la fois religieux, symboliques et cosmiques.
Hors les murs : temples, collines sacrées et mémoire du royaume de Sukhothaï
Nous quittons l’enceinte fortifiée par l’ouest, toujours à vélo, laissant derrière nous les remparts de latérite et les fossés défensifs qui structuraient autrefois le cœur politique et religieux de Si Satchanalai. Dès les premiers coups de pédale hors des murs, le paysage s’ouvre : la ville cède la place à une atmosphère plus diffuse, plus silencieuse, où les temples ne s’imposent plus comme des monuments centraux mais se fondent dans le territoire. C’est ici que commence une autre lecture de la cité, celle de ses marges sacrées.
Wat Sa Khai Nam – Le premier seuil sacré à l’ouest de Si Satchanalai
Notre premier arrêt s’impose naturellement au Wat Sa Khai Nam, situé à l’ouest des remparts, non loin de la porte Saphan Chan, ancien point de passage stratégique vers les campagnes environnantes. Comme beaucoup de sanctuaires extra-muros, le temple est orienté vers l’est, tourné symboliquement vers la ville et vers le soleil levant, rappelant le lien spirituel indissociable entre centre urbain et périphérie religieuse.
Le plan du Wat Sa Khai Nam est sobre et lisible, fidèle aux principes de l’architecture bouddhique de la période de Sukhothaï. De forme rectangulaire, l’ensemble s’organise autour d’un vihara, salle de culte principale, prolongé à l’arrière par un mandapa abritant une image de Bouddha assis. Cette succession d’espaces crée une progression rituelle, du monde profane vers un cœur plus intime, propice à la méditation et à l’offrande.
Derrière le mandapa s’élève le stupa principal, élément structurant du temple. De forme ronde, il repose sur une base à trois niveaux typique du style de Sukhothaï, et était autrefois entouré d’une galerie permettant la circumambulation rituelle. Ce geste, accompli dans le sens des aiguilles d’une montre, inscrit le fidèle dans un mouvement cosmique, rappelant la rotation de l’univers autour du mont Meru selon la cosmologie bouddhique. Le stupa, probablement destiné à abriter des reliques, incarne ici à la fois la présence du Bouddha et l’axe spirituel du sanctuaire.
À Wat Sa Khai Nam, rien n’est monumental au sens spectaculaire du terme. Et pourtant, tout respire l’équilibre : les proportions mesurées, l’enchaînement logique des espaces, l’orientation précise des bâtiments. Le temple semble avoir été conçu non pour impressionner, mais pour accompagner discrètement la vie spirituelle de la cité, à la lisière de l’espace urbain et du monde rural.
Assis quelques instants à l’ombre, vélos posés contre un mur de latérite chauffé par le soleil, nous prenons conscience que ces temples extra-muros jouent un rôle essentiel dans la compréhension de Si Satchanalai. Ils ne sont pas des satellites secondaires, mais les extensions naturelles d’un paysage sacré pensé comme un tout, où chaque sanctuaire participe à l’équilibre religieux, cosmologique et symbolique du royaume de Sukhothaï.
Et déjà, l’appel de la route se fait sentir : d’autres temples nous attendent plus à l’ouest, disséminés entre collines, bassins et forêts clairsemées, là où l’histoire se mêle intimement à la nature.
À peine la porte de Ramnarong franchie, nous tournons à droite. Quelques centaines de mètres suffisent pour rejoindre notre premier arrêt à l’intérieur de l’enceinte fortifiée. Le contraste est immédiat : après l’architecture militaire et défensive, place à un sanctuaire où l’art et la symbolique prennent le relais de la pierre brute. Wat Nang Phaya se dresse là, discret mais profondément raffiné, comme une respiration après la rigueur des remparts.


En poursuivant notre itinéraire au sud-est de Si Satchanalai, nous atteignons l’un des ensembles religieux les plus anciens et les plus fondamentaux de toute la région : Wat Phra Si Ratana Mahathat Chaliang. Ici, nous quittons progressivement le monde strictement sukhothaï pour remonter plus loin encore dans le temps, à une époque où les influences môn et khmères façonnaient déjà le paysage spirituel de la vallée de la Yom.






