Wat Phra Singh — Le joyau vivant du Lanna au cœur de Chiang Mai Thaïlande
En quittant la quiétude presque secrète du Wat Chiang Man, la marche à travers la vieille ville de Chiang Mai nous fait glisser d’un monde à l’autre. La lumière se reflète sur les douves, les palmiers oscillent doucement, et les ruelles s’élargissent peu à peu. Très vite, l’atmosphère change. Plus ouvert, plus vibrant, le Wat Phra Singh s’impose comme un centre spirituel majeur, un lieu où l’histoire, la ferveur et l’art se rencontrent dans une harmonie rare.
Fondé en 1345 par le roi Pha Yu pour abriter les cendres de son père, le temple prit une dimension nouvelle lorsqu’il reçut une statue exceptionnelle : le Phra Singh, le Bouddha Lion. Cette image devint rapidement l’un des symboles les plus puissants du Nord, protecteur du royaume et figure centrale des processions du Nouvel An thaïlandais.
Dès l’entrée, l’ensemble architectural frappe par son équilibre. Les bâtiments semblent dialoguer entre eux, reliés par des axes invisibles qui guident naturellement le regard. Les toits superposés, aux lignes élégamment inclinées, créent une sensation d’enveloppement. Les façades mêlent stuc finement sculpté, bois sombre et dorures délicates. Les motifs floraux, les créatures mythiques et les symboles bouddhiques s’entrelacent avec une précision qui témoigne du raffinement Lanna.
Le Viharn Luang, vaste salle de prière, accueille les fidèles dans une lumière douce. Les colonnes rouges et or se dressent comme une forêt sacrée, et l’autel, baigné d’un éclat doré, semble flotter dans l’espace. Les fidèles s’installent à même le sol, déposent des fleurs, murmurent des prières. Rien ici n’est figé : la spiritualité circule, vivante, quotidienne.
Mais c’est en s’avançant vers l’arrière du complexe que l’on découvre le véritable trésor du temple : le Viharn Lai Kham. Ce bâtiment du XVe siècle est un chef‑d’œuvre absolu de l’art Lanna. À l’intérieur siège le Phra Singh, représenté dans la posture de la prise de la terre à témoin. Son visage finement modelé, son port noble, son expression de calme déterminé lui confèrent une présence presque magnétique. Selon la tradition, cette statue aurait voyagé depuis le Sri Lanka ou l’Inde, traversant royaumes et époques, portée par des récits où se mêlent diplomatie, conquêtes et miracles.
Les murs du Viharn Lai Kham sont ornés de fresques parmi les plus précieuses du Nord thaïlandais. Elles racontent le Vessantara Jataka, l’une des vies antérieures du Bouddha, mais elles offrent aussi un témoignage unique sur la société Lanna : maisons sur pilotis, marchés animés, vêtements traditionnels, scènes de village. Chaque détail est peint avec une finesse remarquable, comme si l’artiste avait voulu préserver un monde en train de disparaître.
Le temple, au fil des siècles, a connu plusieurs restaurations, notamment après les périodes de domination birmane. Certaines interventions ont ajouté des dorures plus tardives ou enrichi l’ornementation, mais l’esprit Lanna demeure intact. Le Wat Phra Singh est un exemple rare d’équilibre entre héritage ancien et continuité vivante.
Dans la cour, la vie s’écoule avec une douceur presque cérémonielle. Des moines discutent à l’ombre des arbres, des novices rient en portant des offrandes, des familles viennent prier ou demander une bénédiction. Les stupas dorés scintillent sous le soleil, les statues protectrices veillent aux entrées, et les portes sculptées semblent raconter des mythes à ceux qui prennent le temps de les regarder.
Quitter le Wat Phra Singh, c’est sortir d’un espace où se condense l’âme du Nord : puissance royale, ferveur populaire, raffinement artistique et profondeur spirituelle. Si le Wat Chiang Man nous a offert les racines, le Wat Phra Singh nous révèle l’épanouissement du royaume Lanna, à son apogée, dans toute sa richesse et sa douceur.


