Lopburi – Entre royaumes, dieux et singes Thaïlande
Le lendemain matin, encore enveloppés par l’effervescence d’Ayutthaya, Lopburi cette ville‑musée où chaque pierre semble respirer, nous reprenons la route vers Lopburi. Une heure de trajet suffit pour changer de monde. Les rizières s’étirent comme des nappes d’eau verte, les villages se succèdent, les temples isolés ponctuent le paysage comme des balises spirituelles. Tout annonce une étape singulière, à la fois historique, sauvage et profondément vivante.
Lopburi n’est pas une ville comme les autres. C’est un palimpseste où se superposent les influences khmères, siamoises, hindoues et bouddhiques. Une cité qui fut capitale secondaire du royaume d’Ayutthaya, mais aussi un bastion khmer dès le Xe siècle. Ici, les dieux et les rois ont laissé leurs empreintes, et les singes ont pris le relais, maîtres incontestés des lieux.
Nous commençons par Phra Prang Sam Yot, véritable emblème de la ville. Les trois tours de latérite, sculptées dans le style khmer du XIIIᵉ siècle, se dressent comme les vestiges d’un âge où Lopburi était un satellite du puissant empire d’Angkor. Érigé sous le règne de Jayavarman VII, le sanctuaire était à l’origine dédié à la triade hindoue : Brahma, Vishnu et Shiva. En observant les prangs, on retrouve la verticalité caractéristique de l’architecture khmère, cette volonté de représenter le mont Meru, axe du monde et demeure des dieux. Le corridor qui relie les tours, abritant aujourd’hui des statues de Bouddha, témoigne de la transition progressive du site vers le bouddhisme Theravada, lorsque le Siam reprit le contrôle de la région.
Mais ici, l’histoire se vit au présent. Les singes, omniprésents, règnent en maîtres. Ils courent, sautent, chapardent, se disputent, indifférents à notre présence. Il faut élever la voix pour se parler, protéger nos sacs, avancer avec prudence. L’entrée coûte 50 THB, mais la véritable taxe est celle imposée par les macaques, qui considèrent le temple comme leur royaume.
À quelques pas, nous découvrons Wat Phra Si Rattana Mahathat, un sanctuaire encore plus ancien, dont les premières structures remontent au XIIᵉ siècle. Ici, la pierre raconte une autre époque : celle où Lopburi était un centre religieux khmer majeur. Les linteaux sculptés, parfois usés, parfois restaurés, montrent des scènes mythologiques, des apsaras, des divinités protectrices. Le site, lui aussi accessible pour 50 THB, dégage une atmosphère plus grave, presque méditative. On y ressent la continuité des cultes, la manière dont les croyances se sont superposées sans jamais s’effacer totalement.
Plus discret, Prang Khaek se dresse au cœur de la vieille ville. C’est l’un des plus anciens sanctuaires hindous de Lopburi, identifiable à son linga central, symbole de Shiva. Ici, pas de foule, pas de singes, pas de billetterie. On s’y arrête comme on ferait halte dans un ermitage. Le silence y a une texture particulière, presque granuleuse, comme si les siècles s’y étaient déposés en couches successives. Les dons sont libres, et l’on sent que ce petit temple continue de vivre grâce à la ferveur des habitants.
Puis vient Prat Narai Ratchaniwet, le palais du roi Narai, construit entre 1665 et 1677. Ici, changement d’époque, changement d’univers. Le souverain, l’un des plus brillants de l’histoire siamoise, voulut faire de Lopburi une capitale moderne, ouverte sur le monde. Il invita des architectes français, persans, portugais, et fit ériger un palais mêlant influences européennes et tradition siamoise. En parcourant les colonnades, les appartements royaux, les salles de réception, on imagine les ambassades étrangères, les banquets diplomatiques, les échanges intellectuels. Le musée intérieur expose sculptures khmères, objets rituels, meubles anciens, et même des vestiges liés à la mission d’Alexandre de Chaumont en 1685, envoyé de Louis XIV. L’entrée, encore une fois, est fixée à 50 THB, mais la valeur historique du lieu dépasse largement ce montant symbolique.
Enfin, nous terminons par San Phra Kan, un sanctuaire hybride, mi‑hindou, mi‑bouddhique, où une statue divine coiffée d’une tête de Bouddha veille sur les ruines. Ici, les singes sont encore plus nombreux, plus audacieux, parfois agressifs. Ils grimpent sur les toits, s’emparent des offrandes, surveillent les visiteurs avec une assurance presque royale. L’accès est gratuit, mais un don est toujours apprécié pour l’entretien du site. Ce lieu, plus que tout autre, incarne la coexistence des cultes, des époques et des espèces. Une sorte de microcosme de Lopburi.
En milieu de matinée, nos estomacs réclament une pause. Avant de déjeuner, nous traversons le marché central, véritable cœur battant de la ville. Sous les toits de tôle, les odeurs se mêlent : durian mûr, brochettes grillées, coriandre fraîche, nouilles sautées. Les étals débordent de fruits tropicaux, de légumes du jour, de pâtisseries colorées. Les vendeurs, souriants, nous invitent à goûter, à sentir, à découvrir. Entre deux ruelles, on trouve aussi des herbes médicinales, des amulettes, des encens, des fleurs pour les offrandes. C’est un marché vivant, sensoriel, où l’on touche du doigt le quotidien des habitants.
Pour déjeuner, nous choisissons Paebanrimnam, à un kilomètre de Phra Prang Sam Yot. Installés sur une terrasse flottante, bercés par le murmure de la rivière, nous savourons un pad thai aux crevettes, un khao ka muu fondant, et une soupe aigre‑douce. Les plats oscillent entre 80 et 150 THB, mais la vue, elle, n’a pas de prix. Pour une ambiance plus familiale, MadMeee, recommandé par les locaux, propose des plats du terroir : curry aux pousses de bambou, poisson épicé, recettes maison. Une table simple, authentique, où l’on mange comme chez quelqu’un.
Repus et ressourcés, nous reprenons notre exploration. Lopburi se révèle comme un voyage à travers les époques, les croyances et les sensations. Une ville où les singes règnent, où les dieux se croisent, où les pierres parlent, où les marchés vibrent. Un lieu hors du temps, entre spiritualité, patrimoine et vie locale.