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Wat Chiang Man, aux sources sacrées de Chiang Mai et du royaume de Lanna Chiang Mai Thaïlande

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Nous commençons la journée dans cette heure fragile où Chiang Mai s’étire encore entre nuit et lumière. Les ruelles de la vieille ville s’éveillent lentement, les vélos glissent sans bruit, les échoppes lèvent leurs rideaux de métal. En marchant vers l’angle nord-est du carré historique, nous rejoignons un lieu fondateur, presque matriciel : le Wat Chiang Man (วัดเชียงมั่น), le plus ancien temple de la ville. C’est ici, en 1297, que le roi Mangrai, stratège et visionnaire, aurait établi son premier camp avant de faire de Chiang Mai la capitale du royaume de Lanna, un État puissant qui domina pendant des siècles le nord de la Thaïlande et contrôla les routes commerciales entre la Birmanie, le Laos et la Chine du Sud.

Dès l’entrée, une sensation de retrait nous enveloppe. Le temple n’impose rien, il se laisse approcher. Sous les frangipaniers, l’air est parfumé, presque humide. Les moines balaient lentement les allées de briques, geste immuable transmis de génération en génération, tandis que des chants bouddhiques diffusés à bas volume semblent se mêler au bruissement des feuilles. Ici, le temps n’est pas suspendu : il s’est simplement épaissi.

Le Chedi Chang Lom — Éléphants et fondations spirituelles

Notre regard est immédiatement attiré par le Chedi Chang Lom, l’un des monuments les plus anciens et les plus singuliers de Chiang Mai. Construit en latérite, ce matériau ferrugineux typique de l’architecture ancienne du Lanna, il arbore une teinte rouge‑brun profonde, presque terrestre, comme si le stupa avait été façonné directement dans la chair du sol. La matière semble respirer la chaleur, l’humidité, le temps long. Elle donne au monument une présence presque organique.

À sa base, quinze éléphants de stuc grandeur nature émergent du socle, surgissant à mi‑corps comme s’ils portaient l’édifice sur leurs épaules massives. Leurs silhouettes, malgré l’érosion, conservent une puissance saisissante. Certains ont perdu une oreille, d’autres une partie de la trompe, mais tous semblent encore avancer, comme figés dans un mouvement lent et solennel. Cette procession d’éléphants soutenant un stupa est l’une des signatures les plus anciennes du style Lanna, un héritage venu des influences sri‑lankaises, haripunchai et sukhothaï, qui se mêlent ici dans une harmonie rare.

La forme en cloche du chedi, élancée et sobre, renvoie directement aux stupas de tradition theravāda. Elle évoque la montagne sacrée, l’axe du monde, le lien entre la terre et le ciel. Au sommet, la chambre reliquaire abriterait, selon les récits anciens, un fragment sacré protégé par les éléphants eux‑mêmes. Dans la cosmologie bouddhique et hindou‑bouddhique, l’éléphant est le symbole de la stabilité, de la sagesse et du pouvoir royal. Il incarne aussi la mémoire, la patience, la force tranquille — autant de qualités essentielles sur le chemin de l’éveil. Ici, ils ne sont pas de simples ornements : ils sont les gardiens, les piliers, les protecteurs du sacré.

Les habitants racontent que ces éléphants veillent depuis des siècles, empêchant les forces négatives de pénétrer le sanctuaire. Et lorsqu’on se tient devant eux, dans la lumière douce du matin ou sous le ciel chargé de la saison humide, on comprend pourquoi ce stupa demeure l’un des plus vénérés de la ville. Il dégage une impression de stabilité profonde, comme si rien ne pouvait l’ébranler. Un monument qui ne se contente pas d’être vu : il impose une présence, une gravité, une paix silencieuse.

Le Chedi Chang Lom n’est pas seulement un vestige du passé. C’est un rappel de ce que fut le royaume du Lanna : un carrefour de cultures, un territoire où l’architecture, la spiritualité et la nature se mêlaient intimement. Un lieu où les éléphants, animaux royaux et compagnons de route des peuples du Nord, portent encore aujourd’hui la mémoire d’un monde ancien.

Le grand viharn du Chedi Chang Lom — Spiritualité et élégance Lanna

Nous poursuivons vers les bâtiments de prière. Le grand viharn, avec sa charpente en bois finement assemblée, incarne à lui seul l’élégance discrète du style Lanna. Ses toits superposés, étagés comme des ailes protectrices, semblent s’abaisser vers le visiteur plutôt que de s’élancer vers le ciel. Les pignons, ornés de motifs floraux et de nagas sinueux, captent la lumière et racontent la place essentielle du sacré dans l’art du Nord. Ici, rien n’est monumental pour impressionner : tout est pensé pour accueillir, apaiser, envelopper.

Ce style architectural, né d’un dialogue constant entre influences khmères, birmanes et traditions locales, privilégie la chaleur du bois, la proximité avec le sol, la douceur des lignes. À l’opposé des temples plus verticaux d’Ayutthaya, les viharns Lanna cultivent une spiritualité horizontale, intime, presque domestique. On y entre comme dans un espace familier, un lieu où la prière se vit dans la continuité du quotidien.

À l’intérieur, la pénombre fraîche contraste avec l’éclat du dehors. Les piliers massifs, patinés par les siècles, guident le regard vers une statue exceptionnelle : un Bouddha debout datant de 1465, considéré comme le plus ancien du royaume de Lanna. Sa présence est saisissante. Le visage, d’une douceur presque humaine, porte ces traits délicatement étirés caractéristiques de l’art du Nord. Le regard, baissé, semble se poser sur chacun avec une compassion silencieuse.

La posture qu’il adopte, dite « pacifiant les conflits », est rare dans le bouddhisme Theravāda. Les deux mains levées, paumes tournées vers l’avant, expriment la capacité du Bouddha à apaiser les troubles, non par la force, mais par la seule puissance de sa présence et de son enseignement. C’est un geste de paix, de réconciliation, de retour à l’harmonie. Dans ce viharn, il prend une dimension presque vibrante, comme si les siècles n’avaient fait que renforcer son message.

Le grand viharn du Chedi Chang Lom n’est pas seulement un bâtiment religieux. C’est un espace où l’architecture, la sculpture et la spiritualité se répondent avec une cohérence rare. Un lieu où l’on ressent la profondeur du royaume Lanna, sa sensibilité, son rapport intime au sacré. Un lieu où le temps semble ralentir, où chaque détail raconte une histoire, où la paix s’installe naturellement, presque sans qu’on s’en rende compte.

Le petit viharn — Reliques et mystique protectrice

Mais c’est dans le petit viharn que se concentre l’âme mystique du Wat Chiang Man. Deux statues y sont conservées avec une ferveur particulière. La première, Phra Sila, est une stèle de pierre représentant le Bouddha apaisant l’éléphant Nalagiri, lancé contre lui dans un accès de violence. Cette scène, bien connue des textes bouddhiques, incarne la victoire de la compassion et de la maîtrise intérieure sur la force brute. Elle est souvent utilisée comme support de méditation dans les écoles du Nord.

La seconde statue, Phra Sae Tang Khamani, fascine immédiatement. Sculpté dans un cristal de quartz translucide, ce Bouddha presque immatériel capte la lumière et semble la diffuser de l’intérieur. Considéré comme le palladium protecteur de Chiang Mai, il est au cœur de nombreuses légendes. On dit qu’il aurait été offert par un roi de Haripunchai, ou qu’il aurait été trouvé dans une grotte sacrée. Lors de certaines fêtes majeures, il est porté en procession afin de bénir la ville et d’assurer sa prospérité. Beaucoup de fidèles viennent encore aujourd’hui lui murmurer leurs vœux, dans un geste intime et confiant.

Le Ho Trai — Mémoire et transmission

À l’écart, sous l’ombre généreuse d’un vieux tamarinier, nous découvrons le Ho Trai, la bibliothèque monastique. Édifiée sur pilotis, selon une logique à la fois pratique et symbolique, elle protégeait les manuscrits sacrés des inondations, des insectes et des rongeurs. Ces textes, rédigés sur feuilles de palmier gravées, témoignent d’un monde érudit où la transmission du savoir religieux, astrologique et médical était centrale. Le bâtiment, souvent fermé au public, est orné de sculptures en bois représentant des scènes mythologiques et des motifs floraux. Il rappelle que le Lanna fut aussi une civilisation de lettrés et d’artisans hautement qualifiés, où les monastères étaient des centres de savoir autant que de prière.

Un temple vivant — entre offrande et quotidien

Tout autour, les détails racontent la vie quotidienne du temple : fresques patinées par les siècles, cloches que les fidèles font doucement résonner, fleurs de lotus déposées en offrande, feuilles d’or appliquées sur les statues dans un geste de foi intime. Des chats somnolent sur les dalles tièdes, parfaitement intégrés à ce paysage sacré. Rien n’est figé : le Wat Chiang Man est un lieu habité, respirant. Il accueille les rituels du matin, les méditations du soir, les fêtes du calendrier lunaire et les prières silencieuses des passants.

Une source fondatrice

Commencer Chiang Mai par ce temple n’a rien d’anodin. C’est toucher à la source, au moment où la ville n’était encore qu’un projet royal ancré dans une vision spirituelle et politique. Ici, l’héritage du roi Mangrai n’est pas célébré par la grandeur, mais par la permanence. En quittant le temple à pied, nous avons le sentiment d’avoir approché quelque chose de fondamental, comme si l’âme ancienne de Chiang Mai s’était laissée entrevoir, discrètement, entre deux frangipaniers.

La journée se poursuit naturellement vers d’autres hauts lieux du Lanna, notamment le Wat Phra Singh, joyau du XIVᵉ siècle et écrin du Bouddha Lion, vénéré lors du Songkran. Plus tard, selon l’énergie du jour, le Wat Suan Dok et son grand chedi blanc, ou les hauteurs de Doi Kham, prolongent cette immersion spirituelle. En fin d’après-midi, nous retrouvons la quiétude de notre villa, laissant les images sédimenter, tandis que le soleil décline doucement sur la Rose du Nord.

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