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Boulders Beach — Une enclave granitique pour une espèce en sursis Afrique du Sud

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Au cœur du sanctuaire de Simon’s Town, là où le granite du Cap protège le manchot de False Bay

À l’est de la péninsule du Cap de bonne Espérance, le paysage change subtilement. Nous arrivons à la réserve de Boulders Beach, aujourd’hui intégrée au parc national. Ces chaos rocheux ne sont pas de simples curiosités géologiques : ils créent un micro-habitat protégé du vent et des vagues, idéal pour l’installation d’une colonie de African Penguin.

Dès notre arrivée, nous garons notre véhicule sur le parking dédié à l’accès de Boulders Beach. L’animation locale nous plonge immédiatement dans l’ambiance chaleureuse de la région : des étals colorés de vendeurs d’art africain, principalement originaires de la République Démocratique du Congo, jalonnent les abords ombragés. C’est un véritable festival de textures et de couleurs sous les arbres, où s’alignent de magnifiques chapeaux tressés, des sculptures d’animaux en bois précieux, des tambours traditionnels de toutes tailles et de petites peluches à l’effigie des célèbres manchots.

Nous poursuivons à pied sur l’allée pavée jusqu’au guichet d’entrée pour régler nos droits de visite, qui s’élèvent à un total de 980 ZAR pour notre famille de quatre personnes (les enfants de moins de 12 ans bénéficiant d’un tarif préférentiel à moitié prix). Un plan détaillé du site nous est alors remis, dévoilant l’agencement minutieux de cette aire protégée. Le panneau d’information, orné de pictogrammes clairs interdisant de fumer, de faire du feu, d’amener des animaux domestiques ou d’essayer de toucher la faune sauvage, indique le réseau de passerelles en bois aménagé pour explorer les lieux en toute sécurité tout en offrant un accès facilité pour les personnes à mobilité réduite.

Nous empruntons la passerelle principale en bois qui serpente à travers la végétation littorale dense en direction de Foxy Beach. À notre grande surprise, ce ne sont pas les oiseaux qui nous accueillent en premier au milieu des buissons du fynbos, mais un robuste Daman des rochers (Procavia capensis – Rock Hyrax). Bien dodu, le petit mammifère — dont la science nous rappelle qu’il est le plus proche parent vivant de l’éléphant en raison de sa structure osseuse et de ses petites incisives en forme de défenses — est confortablement installé en équilibre sur les branches tortueuses d’un arbuste. Imperturbable, il nous observe de son regard noir, profitant de la douceur ambiante à l’abri des prédateurs.

En avançant sur ces structures sur pilotis, surélevées à hauteur d’oiseau pour éviter tout piétinement des nids et préserver la flore dunaire rampante, l’horizon s’ouvre de manière spectaculaire sur les eaux translucides de False Bay. Au loin, les silhouettes bleutées et embrumées des montagnes de la chaîne de Hottentots Holland dessinent une barrière théâtrale à l’arrière-plan. À nos pieds, les tapis de plantes succulentes et de pourpiers de mer recouvrent les dunes de sable blanc, venant mourir contre d’immenses vagues rocheuses de granite gris et blanc. De larges bancs de varech noir fléchissent au rythme de la houle douce, formant une ceinture protectrice autour de l’anse.

En approchant de la plage, les premiers groupes de Manchots du Cap apparaissent au cœur d’un ruban de sable clair logé entre d’immenses blocs de granit formés il y a environ 540 millions d’années lors de l’intrusion du supercontinent Gondwana. Ce granite du Cap, poli par le ressac et l’érosion marine, forme un chaos rocheux unique. Ces géants de pierre ne sont pas de simples curiosités géologiques : ils créent un micro-habitat protégé des vents violents du sud-est (le fameux Cape Doctor) et des vagues puissantes de False Bay, idéal pour l’installation de la colonie (Spheniscus demersus – African Penguin). Notons d’ailleurs pour la rigueur scientifique qu’il s’agit bien de manchots (aptères, champions de la nage dans l’hémisphère sud) et non de pingouins (qui volent et vivent dans l’hémisphère nord), bien que l’anglais utilise le terme trompeur de penguin.

Certains individus sont installés en retrait sur le sable, au milieu de la verdure, s’offrant une séance de toilettage minutieuse du plastron. Plus bas, sur le dos arrondi des grands monolithes polis, plusieurs petits groupes se dorent au soleil, couchés de tout leur long ou fièrement dressés face au large. Leurs silhouettes contrastées se détachent magnifiquement sur la pierre brute, baignée par une eau turquoise d’une clarté absolue qui donne au paysage des airs de lagon paradisiaque.

Devant nous, près de 3 000 manchots africains vivent, nichent, se querellent et élèvent leurs petits. Cette colonie côtière est d’autant plus remarquable qu’elle est née en 1982 de seulement deux couples fondateurs venus des îles environnantes, profitant de l’interdiction de la pêche commerciale dans la baie à cette époque. C’est l’une des rares colonies continentales au monde. À cette période, l’espèce avait pourtant déjà perdu près de 90 % de ses effectifs mondiaux par rapport aux estimations de 1910, principalement en raison de la collecte historique et dévastatrice de leur guano (utilisé comme engrais, ce qui a détruit leurs sites de nidification souterrains) et du pillage de leurs œufs. Aujourd’hui encore, le manchot africain est classé en danger critique d’extinction sur la liste rouge de l’UICN, menacé par la surpêche de ses proies favorites (sardines et anchois), le changement climatique qui déplace les courants froids du Benguela, et les marées noires.

Depuis notre observatoire privilégié, le quotidien de la colonie de Foxy Beach se révèle à nous dans toute sa joyeuse agitation. Sur le sable blond balayé par les vents, la vie s’organise en petits groupes aux occupations bien distinctes.

Certains adultes, dressés bien droits sur leurs courtes pattes palmées, semblent monter la garde, le regard fixé vers le large. D’autres ont choisi l’option sieste et s’allongent de tout leur long à même le sable, fermant paisiblement les yeux, tandis que leurs voisins préfèrent s’asseoir confortablement sur l’arrière-train pour contempler le va-et-vient des vagues.

Le plus fascinant reste l’observation des différentes générations qui se côtoient. Au milieu des adultes au plumage noir et blanc parfaitement lustré, de nombreux jeunes nés il y a quelques mois affichent des silhouettes bien différentes. Nous repérons d’abord de grands poussins encore recouverts de leur épais duvet brun, doux et laineux. Regroupés en crèches sur le sable pour se tenir chaud et se protéger mutuellement pendant que les parents sont en mer, ils attendent patiemment leur pitance. Un peu plus loin, de jeunes manchots en pleine transition arborent un plumage « bleu » caractéristique : ils ont perdu leur duvet de bébé mais n’ont pas encore les marques faciales noires et blanches bien définies des adultes. Certains, en pleine mue intermédiaire, affichent de drôles de collerettes de duvet brun persistant autour du cou, leur donnant un air ébouriffé particulièrement cocasse.

Pendant ce temps, dans l’eau turquoise, un autre spectacle se joue. Plusieurs petits groupes de manchots s’en donnent à cœur joie dans les rouleaux de False Bay. Seuls leurs petits dômes noirs émergent de l’eau claire alors qu’ils nagent côte à côte, plongeant et réapparaissant à quelques mètres d’intervalle. Certains s’ébrouent, battent énergiquement des ailes ou se laissent simplement flotter sur le dos, les pattes en l’air, dans un moment de pure détente aquatique. De retour sur la terre ferme, les manchots douchés par les vagues regagnent le haut de la plage en se dandinant, rejoignant le grand rassemblement où les couples continuent de parfaire leurs nids de branchages et de creuser le sable sous l’œil attentif de leurs voisins.

Au-delà des scènes de groupe, ce sont les interactions individuelles et les portraits de vie qui rendent l’observation à Boulders Beach absolument fascinante. En s’arrêtant un instant sur les rambardes, on découvre de véritables tranches de vie pleines de tendresse, de rituels et parfois d’une bonne dose d’audace.

Perché sur la crête d’un rocher recouvert d’une fine couche d’algues vertes, un adulte se tient fièrement en équilibre. Le cou tendu, le regard vif bordé de cette zone de peau rose dénudée si caractéristique — qui lui sert à réguler sa température naturelle en irriguant plus ou moins de sang selon la chaleur de l’air —, il semble défier les éléments ou simplement surveiller son territoire. Juste à côté, un autre manchot, la tête penchée et le bec pointé vers le bas, inspecte méticuleusement ses pattes palmées, comme s’il s’apprêtait à entamer une descente acrobatique le long du granite glissant.

Sur le sable, l’intimité des couples offre des moments particulièrement touchants. On observe deux partenaires blottis l’un contre l’autre ; l’un d’eux, délicatement couché sur le flanc, reçoit de tendres caresses de bec de la part de son compagnon. Ce lissage mutuel des plumes renforce les liens du couple, uni pour la vie. Un peu plus loin, un autre duo s’adonne à un rituel de communication intense : l’un est couché tandis que l’autre, debout, incline la tête pour murmurer des vocalises rituelles, un échange constant indispensable pour se reconnaître au milieu du brouhaha de la colonie.

La crèche des poussins, quant à elle, ne manque pas de caractère. Au milieu du groupe de « bébés » en duvet brun, un jeune manchot à la transition presque achevée capte toute l’attention. S’étirant de tout son long, il lève brusquement la tête vers le ciel, ouvre grand son bec pointu et pousse un cri strident, semblable à un braiement vigoureux. C’est le fameux signal d’appel pour réclamer de la nourriture à ses parents de retour de pêche. À ses côtés, ses compagnons de crèche, encore profondément emmitouflés dans leur épais manteau laineux, gardent les yeux mi-clos, indifférents à ce concert improvisé, profitant de la chaleur du groupe sous le soleil de l’après-midi.

En les observant de près, nous comprenons l’ingéniosité de leur adaptation évolutive. Leur livrée constitue une contre-coloration chromatique très efficace en mer : leur ventre clair les confond avec la surface lumineuse du ciel pour un prédateur marin situé en dessous d’eux (comme le grand requin blanc ou l’otarie à fourrure), tandis que leur dos sombre se fond dans les eaux profondes et obscures vues d’en haut par les prédateurs aériens. Leurs ailes, transformées en puissantes nageoires rigides, leur permettent de voler littéralement sous l’eau. Ils nagent à près de 7 km/h et peuvent rester plus de deux minutes en immersion, un exploit remarquable pour un oiseau marin de cette taille. Selon la saison, la plage se vide ou se peuple : à partir de février débute la période de reproduction où les couples s’installent dans des nids creusés dans le sable ou sous les buissons, tandis qu’en septembre et octobre, après la mue annuelle qui les oblige à rester à terre sans manger pendant trois semaines, beaucoup d’individus passent de longues semaines en mer pour refaire leurs réserves de graisse.

En observant plus attentivement la zone supérieure de la plage, là où le sable se mélange aux débris de bois apportés par le vent, nous découvrons l’élément le plus précieux de la colonie : les nids. Plusieurs adultes sont profondément installés dans ces petites cuvettes, entourées d’un entrelacs de brindilles et de racines sèches récoltées dans le fynbos. Mais la véritable surprise vient de la présence des œufs, laissés un court instant à découvert par un jeune en mue intermédiaire qui s’est posté juste au-dessus pour monter la garde. Déposés par deux au fond d’un nid rudimentaire, ces œufs à la coquille blanc cassé, teintés de vert par les algues et le substrat humide, révèlent la fragilité extrême de ce cycle.

À quelques pas de ces couvées, la vie sociale s’anime à travers des rituels de séduction et des postures de communication fascinantes. Un jeune couple se tient bien droit sur le sable blanc et fin, s’observant intensément. Dans un geste d’une grande élégance, l’un des partenaires penche délicatement la tête sur le côté, étirant son cou d’une manière presque théâtrale pour saluer son compagnon ou solliciter une séance de lissage mutuel. Chaque mouvement et chaque regard échangé renforcent la cohésion de ces duos monogames, indispensables pour mener à bien l’incubation et la protection de la nichée face aux prédateurs terrestres et aériens.

Dans ce processus, la flore d’arrière-plage joue un rôle protecteur capital. Le fynbos côtier, dominé par des espèces résistantes aux embruns salés comme les buissons de cire (Morella cordifolia) et les lentisques, stabilise les dunes et offre l’ombre et les racines indispensables pour solidifier les terriers des manchots. Boulders Beach est ainsi géré avec rigueur par l’association de conservation SANCCOB et les gardes du Table Mountain National Park (SANParks). Pour accéder aux passerelles de Foxy Beach et à la plage publique de Boulders, les visiteurs doivent s’acquitter d’un droit d’entrée (frais de conservation) d’environ 190 ZAR pour les adultes internationaux (les fonds étant directement réinvestis dans la surveillance et les soins vétérinaires des oiseaux). Le site est entièrement accessible aux personnes à mobilité réduite grâce à ses aménagements en bois et propose un centre d’information didactique très complet.

Nous empruntons ensuite le second sentier qui s’enfonce un peu plus dans les zones végétalisées de l’arrière-plage avant de se rapprocher de l’eau. En chemin, nous croisons un autre daman des rochers, cette fois-ci au sol, occupé à brouter tranquillement de jeunes feuilles vertes au milieu des plantes rampantes, tandis qu’un de ses congénères s’est hissé un peu plus loin sur une barrière en rondins de bois pour surveiller les environs.

En observant les fourrés sableux qui bordent le sentier, nous remarquons de curieux dômes artificiels en fibre de verre beige, percés de petits trous d’aération et à moitié enterrés. Conçus par les équipes de conservation pour pallier la disparition historique du guano dans lequel les oiseaux creusaient leurs terriers, ces abris offrent une protection optimale contre la chaleur et les prédateurs. À l’intérieur de l’un d’eux, un gros poussin encore couvert de son duvet brun attend patiemment à l’ombre.

Le sentier débouche sur une section de plage plus calme, parsemée de rochers sombres recouverts de berniques. Ici, une bande de sable mouillé par la marée descendante sert de piste d’envol à un petit groupe de manchots qui se dandinent vers l’océan, tandis qu’un individu solitaire se tient fièrement au milieu d’une flaque d’eau translucide, son reflet se dessinant sur le sable lissé par le ressac. Dans l’eau, à quelques mètres de la rive, un groupe compact d’une quinzaine d’oiseaux s’adonne à une séance de baignade collective intense : certains fendent la surface à toute vitesse en formant un sillage d’écume, tandis que d’autres se retournent sur le côté pour se frotter vigoureusement le flanc avec une nageoire, profitant de la fraîcheur de la baie.

Entre l’océan aux reflets turquoise et la verdure du fynbos, Boulders Beach s’impose à la fois comme un laboratoire naturel d’exception et un lieu de sensibilisation unique, où la proximité immédiate avec l’animal éveille la conscience de sa grande fragilité.

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