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Euphorbia poissonii — Poisson’s spurge — Euphorbe de Poisson

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La géante toxique des savanes d’Afrique de l’Ouest, colosse des inselbergs et trésor de la neurobiologie

Introduction

Appartenant à la vaste famille des Euphorbiacées et au genre Euphorbia, l’Euphorbe de Poisson (Euphorbia poissonii, Poisson’s spurge, Euphorbe de Poisson) est une plante succulente dactyloïde remarquable, strictement adaptée aux milieux xériques de la bande soudano-guinéenne d’Afrique de l’Ouest. Découverte et décrite à la fin du XIXe siècle, puis nommée en l’honneur du botaniste français Henri Louis Poisson, cette espèce fascine tant par son allure architecturale au sommet des inselbergs que par les propriétés biochimiques hors du commun de son latex. L’observation de l’Euphorbe de Poisson (Euphorbia poissonii, Poisson’s spurge, Euphorbe de Poisson) sur le terrain, dressant ses tiges charnues au-dessus des dalles granitiques et des cuirasses latéritiques du Bénin, du Togo ou du Nigeria, offre une immersion captivante au cœur des stratégies de défense extrême du règne végétal.

Morphologie

L’Euphorbe de Poisson est un arbrisseau succulent dressé au port ramifié, atteignant régulièrement 1 à 3 mètres de hauteur. Ses tiges cylindriques, glabres et extrêmement épaisses, arborent une teinte vert glauque à grisâtre, régulièrement marquées par les cicatrices foliaires laissées par les anciens cycles de croissance. Contrairement à d’autres euphorbes cactiformes fortement armées, ses structures épineuses sont réduites à de minuscules tubercules discrets ou de très courtes épines inoffensives alignées le long des rameaux. Durant la saison des pluies, l’extrémité de ses branches se couronne de magnifiques rosettes de grandes feuilles obovales, glabres et vert tendre, mesurant de 10 à 20 centimètres de longueur. Avec l’installation de la saison sèche, la plante perd l’intégralité de son feuillage pour limiter l’évapotranspiration. L’ensemble de ses tissus renferme sous forte pression un latex laiteux blanc, visqueux et exceptionnellement riche en daphnane-diterpènes.

Habitat et Écologie

L’Euphorbe de Poisson occupe une aire de répartition ouest-africaine bien définie, s’étendant du Ghana au Cameroun en passant par le Togo, le Bénin, le Burkina Faso, le Niger et le Nigeria. Elle s’épanouit principalement au sein des savanes boisées soudano-guinéennes, colonisant avec succès les inselbergs granitiques, les affleurements rocheux arides, les cuirasses latéritiques et les versants d’imposantes collines où le sol reste superficiel et très drainant. Grâce à son métabolisme d’acide crassulacéen (CAM) et à la capacité de stockage hydrique considérable de ses tiges succulentes, la plante supporte sans difficulté de longs mois de sécheresse estivale ainsi que les feux de brousse saisonniers qui balaient régulièrement les steppes d’Afrique de l’Ouest.

Adaptations et toxicité

La défense d’Euphorbia poissonii repose sur une puissance biochimique absolument unique dans le règne végétal. Son latex renferme de la résiniferatoxine (RTX), un analogue ultra-puissant de la capsaïcine atteignant 16 milliards d’unités sur l’échelle de Scoville. Ce composé se lie de manière sélective et irréversible aux récepteurs nociceptifs TRPV1 des voies nerveuses de la douleur, provoquant une sensation de brûlure intense suivie d’une désensibilisation cellulaire complète. Cette toxicité foudroyante décourage la totalité des herbivores de la savane tout en faisant de la plante un sujet d’étude fondamental pour la neurobiologie moderne dans la mise au point d’analgésiques ciblés contre les douleurs chroniques sévères.

Reproduction

La floraison de l’Euphorbe de Poisson survient à la fin de la saison sèche ou lors de l’émergence des nouvelles rosettes de feuilles au début de la saison des pluies. La plante développe de petites inflorescences condensées, des cyathes, regroupées en cymes axillaires serrées au sommet des tiges. D’une teinte vert-jaunâtre, ces cyathes portent des glandes nectarières charnues qui sécrètent un liquide sucré attirant une foule d’insectes pollinisateurs, notamment des hyménoptères et des diptères. Après fécondation, les fleurs femelles se transforment en capsules triloculaires qui, en séchant sous le soleil tropical, se rompent brusquement de façon déhiscente pour projeter les graines à plusieurs mètres du pied mère.

Note naturaliste

Sur le terrain en Afrique de l’Ouest, la détermination d’Euphorbia poissonii et sa différenciation d’avec des espèces proches comme Euphorbia unispina ou Euphorbia drupifera reposent sur ses tiges cylindriques très lisses, presque dépourvues d’épines acérées, et sur l’ampleur de ses grandes feuilles obovales estivales. Il convient également de ne pas la confondre avec l’Euphorbe de poisson macaronésienne (Euphorbia piscatoria), espèce dactyloïde endémique de Madère au feuillage linéaire. Outre son rôle écologique d’ancrage sur les dalles rocheuses arides, Euphorbia poissonii est largement plantée par les communautés rurales ouest-africaines sous forme de haies vives défensives autour des concessions et des enclos pour repousser les serpents et le bétail divagant.

Conservation

L’Euphorbe de Poisson ne bénéficie pas d’une évaluation individuelle séparée sur la Liste Rouge globale de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), mais elle est considérée comme une espèce commune et hors de danger immédiat à l’échelle de son aire de répartition. Abondante sur les inselbergs et les dalles rocheuses impropres à l’agriculture intensive, elle tire également profit de sa culture fréquente par les populations locales comme plante protectrice. Ses populations demeurent stables et bien préservées au sein de nombreuses aires protégées et parcs nationaux d’Afrique de l’Ouest.

Classification Taxonomique d’une Sélection d’Espèces et Sous-espèces Clés du Genre Euphorbia

Nom scientifique Nom GB Nom FR Répartition / Habitat avec zones géographiques précises Traits morphologiques détaillés Observation terrain
Euphorbia officinarum subsp. officinarum Beaumier’s Spurge (typical) Euphorbe de Beaumier (type) Maroc occidental (région du Souss-Massa, d’Essaouira au Draâ, Tamri, Timlalin) ; steppes littorales, dalles calcarénites, rocailles arides. Port cactiforme en coussins très ramifiés (1 à 1,5 m) ; tiges succulentes vert-glauque à 9–13 côtes aiguës ; paires d’épines grises de 5–15 mm ; latex très toxique. Dunes de Timlaline, au MarocObservation Tiges succulentes cactiformes, d’un vert franc, dressées verticalement avec des côtes anguleuses garnies d’épines géminées.
Euphorbia officinarum subsp. echinus Hedgehog Spurge / Cactus Spurge Euphorbe hérisson / Euphorbe cactus Sud du Maroc (jusqu’au Sahara occidental) et Anti-Atlas ; regs rocailleux, zones pré-sahariennes, pentes arides. Coussins plus compacts, denses et trapus (30–80 cm) ; tiges plus courtes aux côtes anguleuses garnies d’épines géminées très denses et robustes. Forme des dômes épineux caractéristiques dans les paysages pré-sahariens de Guelmim et Bouizakarne.
Euphorbia regis-jubae King Juba’s Spurge Euphorbe du Roi Juba / Euphorbe royale Îles Canaries (Grande Canarie, Ténérife, Gomera, La Palma), Ouest du Maroc (littoral du Souss) ; falaises côtières, matorrals. Arbuste dactyloïde non cactiforme (1 à 2 m) ; tiges ligneuses lisses et succulentes ; rosettes de feuilles linéaires vertes au sommet des rameaux ; cyathes jaunes. Abondante sur les pentes arides du Souss, bordant souvent les arganeraies.
Euphorbia resinifera Resin Spurge Euphorbe résinifère Maroc central (moyen et haut Atlas, région de Béni Mellal, Azilal) ; falaises calcaires, pentes rocheuses d’altitude. Coussins cactiformes très denses pouvant atteindre 2 m de diamètre ; tiges à 4 côtes d’un vert glaucque étincelant ; épines géminées courtes ; latex hyper-concentré en résiniferatoxine. Forme de spectaculaires tapis épineux sur les contreforts rocheux de l’Atlas.
Euphorbia candelabrum Candelabra Spurge / Abyssinian Candelabra Tree Euphorbe candélabre / Euphorbe d’Abyssinie Afrique de l’Est (Éthiopie, Érythrée, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Soudan du Sud) ; vallées du Rift, escarpements rocheux, savanes boisées et bordures de rivières. Arbre succulent géant (10 à 20 m de hauteur) à tronc massif ; ramification en candélabre touffu avec tiges quadrangulaires aux côtes profondément ailées et sinueuses ; paquets d’épines sombres géminées sur les arêtes ; latex abondant et particulièrement irritant. ✅ Ambriz, en AngolaSilhouettes.   saisissantes — de hautes colonnes vertes, dressées vers le ciel, se divisant en branches
Euphorbia dendroides Tree Spurge Euphorbe arborescente Bassin méditerranéen (Espagne, France, Italie, Grèce, Afrique du Nord) ; falaises maritimes calcaires, garrigues côtières. Arbrisseau hémisphérique (jusqu’à 3 m) à ramification dichotomique ; feuilles obovales virant au rouge éclatant avant de tomber en été (estivation) ; cyathes jaune doré. Perceptible sur les falaises maritimes par sa couleur rouge vif en début d’été.
Euphorbia characias subsp. characias Mediterranean Spurge Euphorbe des garrigues (méditerranéenne) Ouest du bassin méditerranéen (Espagne, France, Italie, Maroc) ; garrigues, maquis, rocailles et bordures de chemins. Sous-arbrisseau dressé (0,8 à 1,2 m) à tiges touffues ; longues feuilles vert-bleuté ; grandes inflorescences cylindriques à cyathes vert-jaune et nectaires brun-noir. Plante robuste très visible le long des sentiers rocailleux méditerranéens.
Euphorbia characias subsp. wulfenii Dalmatian Spurge Euphorbe de Wulfen Est de la Méditerranée et Balkans (Croatie, Grèce, Italie de l’Est) ; rocailles calcaires, maquis. Robustesse supérieure à la sous-espèce type ; inflorescences plus larges d’un jaune néon étincelant avec des nectaires entièrement jaunes. Très prisée en horticulture pour la luminosité de ses floraisons printanières.
Euphorbia milii var. milii Crown of Thorns Épine du Christ (typique) Madagascar (endémique) ; forêts sèches, inselbergs et rocailles granitiques. Arbuste épineux grimpant ou étalé ; tiges semi-succulentes garnies de longues épines acérées ; bractées floral (cyathophylles) d’un rouge vif étincelant. Largement cultivée comme plante ornementale dans toutes les régions tropicales et méditerranéennes.
Euphorbia poissonii Poisson’s Spurge Euphorbe de Poisson Afrique de l’Ouest (Nigeria, Bénin, Togo, Ghana, Niger, Burkina Faso) ; savanes soudano-guinéennes, inselbergs, affleurements rocheux et collines arides. Arbuste succulent (1 à 3 m) à tiges charnues cylindriques épaisses et glabre, d’un vert grisâtre, marquées de cicatrices foliaires nettes ; grandes feuilles obovales vert tendre réunies en rosettes sommitales en saison des pluies ; petites épines aiguës réduites ; latex blanc gorgé de résiniferatoxine (RTX). Natitingou au Bénin  – Utilisée traditionnellement comme poison de chasse et haie défensive dans les villages ouest-africains
Euphorbia pulcherrima Poinsettia / Easter Flower Poinsettia / Étoile de Noël Mexique et Amérique centrale ; forêts tropicales caducifoliées et ravins ombragés. Arbuste ou petit arbre (1 à 4 m) ; grandes feuilles ovales dentées ; grandes bractées foliaires sommitales rouge vif, roses ou blanches entouant les cyathes jaunes. ✅  Rova d’ambohimanga,  Madagascar– Gigantesques buissons en pleine floraison    
Euphorbia ingens Candelabra Tree Euphorbe candélabre d’Afrique Afrique australe et orientale (Afrique du Sud, Zimbabwe, Mozambique, Kenya) ; savanes arides, bushveld, collines rocheuses. Arbre succulent massif (jusqu’à 12 m) au tronc épais et au houppier en forme de candélabre ; tiges quadrangulaires épineuses à segments rétractés. Arbre majestueux dominant les paysages de la savane sud-africaine (ex. Kruger).
Euphorbia tirucalli Pencil Cactus / Firestick Euphorbe tirucalli / Plante crayon Afrique tropicale et australe, Madagascar ; zones arides, brousse sèche et savanes. Grand arbuste ou arbre (3 à 7 m) à rameaux cylindriques verts et grêles réduits à des cylindres (« crayons ») ; feuilles très caduques ; latex extrêmement corrosif. Très utilisée en Afrique comme haie vive défensive autour des enclos traditionnels.
Euphorbia obesa Baseball Plant Euphorbe obèse / Plante balle de golf Afrique du Sud (Province du Cap-Oriental, Karoo) ; dalles rocheuses et plissements d’ardoise arides. Tige succulente sphérique à sub-cylindrique (15 à 30 cm), sans épines, à 8 côtes plates zébrées de bandes transversales grises, vertes et pourpres. Espèce protégée rare sur le terrain, modèle parfait d’adaptation à la sécheresse du Karoo.
Euphorbia lathyris Caper Spurge / Mole Plant Euphorbe épurge / Euphorbe des jardins Origine Asie centrale/Moyen-Orient, naturalisée en Europe et Afrique du Nord ; friches, jardins, bords de cours d’eau. Plante herbacée bisannuelle (0,5 à 1,5 m) à tige glabre bleuâtre ; feuilles décussées disposées en croix parfaite ; fruits en capsules sphériques à trois loges. Fréquente dans les potagers traditionnels pour ses propriétés répulsives supposées contre les taupes.
Euphorbia helioscopia Sun Spurge Euphorbe réveil-matin Eurasie, Afrique du Nord, cosmopolite ; champs cultivés, friches maraîchères, terrains vagues. Petite herbacée annuelle (10 à 40 cm) ; feuilles obovales vert tendre denticulées ; ombrelle florale à 5 rayons s’orientant face au soleil ; cyathes jaune-vert. Très commune dans les zones cultivées et maraîchères du Souss et d’Europe.
Euphorbia peplus Petty Spurge Euphorbe esule / Euphorbe péplis Eurasie, Bassin méditerranéen, cosmopolite ; jardins, cultures, piétinements urbains. Petite annuelle fragile (10 à 30 cm) ; tiges très ramifiées à feuilles ovales molles ; nectaires des cyathes munis de deux cornes filiformes. Bio-indicateur des sols fertiles et cultivés, présent dans les jardins du monde entier.
Euphorbia damarana Damara Milkbush / Damaraland Euphorbia Euphorbe du Damaraland / Euphorbe des Damara Nord-Ouest de la Namibie (endémique du Damaraland, du Kaokoveld et du bassin de la Côte des Squelettes) ; plaines caillouteuses arides, regs, inselbergs et collines rocheuses désertiques. Arbuste succulent dactyloïde (2 à 3 m de hauteur) formant de vastes dômes arrrondis et denses ; tiges cylindriques dures, récurvées, d’un vert-jaunâtre à doré, dépourvues de vraies feuilles et d’épines ; latex laiteux d’une causticité extrême. Damaraland.en Namibiedressent leurs silhouettes sculpturales 

Note Naturaliste sur le Genre Euphorbia

Le genre Euphorbia, décrit par Carl von Linné en 1758, est le genre type de la famille des Euphorbiacées (Euphorbiaceae). Avec plus de 2 000 espèces valides officiellement recensées, il constitue l’un des trois genres les plus diversifiés et les plus vastes du règne végétal (aux côtés de Carex et Astragalus).

1. Structures Morphologiques Diagnostiques et Convergence Évolutive

  • Le Cyathe (Cyathium) : L’ensemble des représentants du genre Euphorbia partage une structure florale hautement spécialisée et unique appelée cyathe. Il ne s’agit pas d’une fleur unique, mais d’une inflorescence condensée simulant une fleur solitaire : un involucre en coupe bordé de glandes nectarières contient une seule fleur femelle centrale réduite à un pistil pédicellé, entourée de plusieurs fleurs mâles réduites chacune à une unique étamine.

  • Le Latex : Toutes les euphorbes produisent à la moindre blessure un fluide laiteux sous pression, le latex. Riche en esters de phorbol, en diterpènes et en résiniferatoxine, ce latex toxique et caustique assure la protection chimique de la plante contre les attaques d’herbivores, de champignons et de bactéries.

  • Convergence Évolutive Cactiforme : Dans les milieux hyper-arides de l’Ancien Monde (Afrique du Nord, Afrique australe, Madagascar), les euphorbes succulentes (Euphorbia officinarum, E. resinifera, E. ingens) ont développé des tiges charnues, des côtes géométriques et des épines stipalaires, mimant de manière spectaculaire les Cactacées du Nouveau Monde tout en s’en distinguant par la présence de cyathes et de latex laiteux.

2. Importance Écologique et Ethnobotanique au Maghreb

Dans le Sud-Ouest du Maroc (région du Souss-Massa et de l’Anti-Atlas), les euphorbes cactiformes endémiques (Euphorbia officinarum et ses sous-espèces officinarum et echinus, Euphorbia regis-jubae, Euphorbia resinifera) jouent un rôle d’ingénieur végétal majeur :

  • Fixation des Sols et Protection de la Biodiversité : Leurs coussins épineux denses piègent le sable apporté par le vent marin, fixent les dalles calcaires de la côte (comme à Timlalin et Tamri) et créent des micro-habitats ombragés (« plantes nourrices ») indispensables à la germination de nombreuses autres espèces végétales.

  • Filière Apicole de Prestige : Le nectar collecté par l’abeille saharienne sur les fleurs d’Euphorbia officinarum et E. resinifera donne naissance au miel de Daghmous, un produit du terroir d’une valeur gastronomique et thérapeutique exceptionnelle, très recherché pour ses notes poivrées et piquantes en gorge.

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