Euphorbia officinarum — Beaumier’s spurge — Euphorbe de Beaumier
La sentinelle épineuse des steppes littorales du Souss, maîtresse de l’adaptation xérophytique
Introduction
L’Euphorbe de Beaumier (Euphorbia officinarum, Beaumier’s spurge, Euphorbe de Beaumier) — connue localement sous le nom berbere de Daghmous — est une plante succulente emblématique de la famille des Euphorbiacées, strictement endémique des zones arides et semi-arides du Sud-Ouest marocain. Ancrée au cœur de la phytogéographie du Souss-Massa et de l’Anti-Atlas, elle constitue l’un des piliers majeurs des matorrals littoraux et des steppes dunaire. Formant de denses coussins épineux aux formes géométriques saisissantes sur les plateaux rocailleux de Tamri, les falaises de Timlalin ou les collines entourant Agadir, cette euphorbe cactiforme illustre à la perfection les mécanismes de convergence évolutive développés par la flore xérophytique pour survivre sous des climats caractérisés par une sécheresse prolongée et de forts vents marins.
Morphologie
L’Euphorbe de Beaumier se caractérise par un port cactiforme très ramifié dès la base, formant des touffes ou des coussins buissonnants pouvant atteindre 1 à 1,5 mètre de hauteur pour plus de deux mètres de diamètre. Ses tiges charnues et denses, dépourvues de vraies feuilles fonctionnelles à maturité, sont d’une teinte vert vif à vert glauque, dressées verticalement. Elles présentent une section transversale anguleuse comptant généralement de 9 à 13 côtes longitudinales droites et aiguës. Le long des arêtes de ces côtes s’alignent de puissants aiguillons géminés (associés par paires) issus de stipules transformées, d’une couleur d’abord rougeâtre puis devenant gris corne avec l’âge, mesurant de 5 à 15 millimètres de longueur. Comme l’ensemble des Euphorbiacées, la plante renferme dans ses tissus un latex blanc laiteux très abondant, visqueux et particulièrement âcre, toxique et irritant pour la peau et les muqueuses en raison de sa forte teneur en diterpènes.
Habitat et Écologie
L’Euphorbe de Beaumier est un élément végétal structurant du domaine phytogéographique atlantique marocain. Son aire de répartition s’étend le long de la frange littorale et sublittorale depuis la région d’Essaouira jusqu’au bas du fleuve Draâ, avec une concentration remarquable dans le bassin du Souss, les contreforts du Haut Atlas occidental et le littoral d’Agadir (Tamri, Timlalin, Cap Ghir). La plante évolue dans des biomes xériques : rocailles calcaires, dalles de calcarénites, sols sablonneux littoraux et steppes arides exposées au soleil et aux embruns marins. Sa capacité à capter l’humidité apportée par les brouillards côtiers fréquents le long de l’Atlantique lui permet de maintenir une activité photosynthétique optimale même au plus fort de la période estivale.
Adaptations Écophysiologiques et Floraison
En tant que plante succulente xérophile, Euphorbia officinarum utilise un métabolisme d’acide crassulacéen (CAM) pour réaliser la photosynthèse, ouvrant ses stomates pendant la nuit afin de fixer le dioxyde de carbone et de limiter drastiquement l’évapotranspiration durant les heures chaudes de la journée. La réduction des feuilles à des épines rigides limite la surface d’évaporation tout en protégeant les réserves hydriques stockées dans les tiges gorgées d’eau contre la dent des herbivores. La floraison survient généralement au printemps (de mars à mai). La plante produit de minuscules fleurs simplifiées regroupées dans des structures spécialisées appelées cyathes, d’une teinte jaune verdâtre à rougeâtre, disposées le long des arêtes sommitales des tiges. Ces cyathes attirent une grande variété d’insectes pollinisateurs (mouches, hyménoptères), produisant ensuite de petites capsules tricoques renfermant les graines.
Note naturaliste
Sur le terrain, la différenciation d’Euphorbia officinarum par rapport aux autres euphorbes cactiformes du Maroc — notamment l’Euphorbe royale (Euphorbia regis-jubae) ou l’Euphorbe résinifère (Euphorbia resinifera) — repose sur la forme compacte de ses coussins, le nombre élevé de côtes sur ses tiges (9 à 13 côtes, contre 4 chez E. resinifera) et ses épines jumelées très rapprochées. Dans la région de Tamri et des dunes de Timlalin, elle forme avec les arganiers et les cactées un maquis dunaire protecteur qui fixe les sols contre l’érosion éolienne. L’espèce revêt également une importance apicole considérable : les abeilles locales exploitent son nectar pour produire le précieux « miel de Daghmous » (ou miel d’euphorbe), un produit du terroir réputé pour son goût piquant bien caractéristique et ses vertus médicinales traditionnelles.
Conservation
L’Euphorbe de Beaumier ne figure pas dans les catégories de menace d’extinction de la Liste Rouge de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), mais elle bénéficie d’un intérêt patrimonial et écologique majeur au Maroc. Bien qu’abondante dans sa zone d’endémisme, l’espèce fait face à des pressions locales liées à l’extension de l’urbanisation littorale, au développement des infrastructures routières et au surpâturage caprin en période de sécheresse sévère. Sa préservation au sein des zones protégées, telles que le Parc National de Souss-Massa et les sites d’intérêt biologique et écologique (SIBE) du littoral atlantique, garantit le maintien de ces paysages végétaux uniques qui abritent toute une faune d’insectes, de reptiles et d’oiseaux marins.
Tableau Taxonomique du Genre Euphorbia (Euphorbes)
Classification Taxonomique d’une Sélection d’Espèces et Sous-espèces Clés du Genre Euphorbia
| Nom scientifique | Nom GB | Nom FR | Répartition / Habitat avec zones géographiques précises | Traits morphologiques détaillés | Observation terrain |
| Euphorbia officinarum subsp. officinarum | Beaumier’s Spurge (typical) | Euphorbe de Beaumier (type) | Maroc occidental (région du Souss-Massa, d’Essaouira au Draâ, Tamri, Timlalin) ; steppes littorales, dalles calcarénites, rocailles arides. | Port cactiforme en coussins très ramifiés (1 à 1,5 m) ; tiges succulentes vert-glauque à 9–13 côtes aiguës ; paires d’épines grises de 5–15 mm ; latex très toxique. | ✅ Dunes de Timlaline, au Maroc – Observation Tiges succulentes cactiformes, d’un vert franc, dressées verticalement avec des côtes anguleuses garnies d’épines géminées. |
| Euphorbia officinarum subsp. echinus | Hedgehog Spurge / Cactus Spurge | Euphorbe hérisson / Euphorbe cactus | Sud du Maroc (jusqu’au Sahara occidental) et Anti-Atlas ; regs rocailleux, zones pré-sahariennes, pentes arides. | Coussins plus compacts, denses et trapus (30–80 cm) ; tiges plus courtes aux côtes anguleuses garnies d’épines géminées très denses et robustes. | Forme des dômes épineux caractéristiques dans les paysages pré-sahariens de Guelmim et Bouizakarne. |
| Euphorbia regis-jubae | King Juba’s Spurge | Euphorbe du Roi Juba / Euphorbe royale | Îles Canaries (Grande Canarie, Ténérife, Gomera, La Palma), Ouest du Maroc (littoral du Souss) ; falaises côtières, matorrals. | Arbuste dactyloïde non cactiforme (1 à 2 m) ; tiges ligneuses lisses et succulentes ; rosettes de feuilles linéaires vertes au sommet des rameaux ; cyathes jaunes. | Abondante sur les pentes arides du Souss, bordant souvent les arganeraies. |
| Euphorbia resinifera | Resin Spurge | Euphorbe résinifère | Maroc central (moyen et haut Atlas, région de Béni Mellal, Azilal) ; falaises calcaires, pentes rocheuses d’altitude. | Coussins cactiformes très denses pouvant atteindre 2 m de diamètre ; tiges à 4 côtes d’un vert glaucque étincelant ; épines géminées courtes ; latex hyper-concentré en résiniferatoxine. | Forme de spectaculaires tapis épineux sur les contreforts rocheux de l’Atlas. |
| Euphorbia candelabrum | Candelabra Spurge / Abyssinian Candelabra Tree | Euphorbe candélabre / Euphorbe d’Abyssinie | Afrique de l’Est (Éthiopie, Érythrée, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Soudan du Sud) ; vallées du Rift, escarpements rocheux, savanes boisées et bordures de rivières. | Arbre succulent géant (10 à 20 m de hauteur) à tronc massif ; ramification en candélabre touffu avec tiges quadrangulaires aux côtes profondément ailées et sinueuses ; paquets d’épines sombres géminées sur les arêtes ; latex abondant et particulièrement irritant. | ✅ Ambriz, en Angola, Silhouettes. saisissantes — de hautes colonnes vertes, dressées vers le ciel, se divisant en branches |
| Euphorbia dendroides | Tree Spurge | Euphorbe arborescente | Bassin méditerranéen (Espagne, France, Italie, Grèce, Afrique du Nord) ; falaises maritimes calcaires, garrigues côtières. | Arbrisseau hémisphérique (jusqu’à 3 m) à ramification dichotomique ; feuilles obovales virant au rouge éclatant avant de tomber en été (estivation) ; cyathes jaune doré. | Perceptible sur les falaises maritimes par sa couleur rouge vif en début d’été. |
| Euphorbia characias subsp. characias | Mediterranean Spurge | Euphorbe des garrigues (méditerranéenne) | Ouest du bassin méditerranéen (Espagne, France, Italie, Maroc) ; garrigues, maquis, rocailles et bordures de chemins. | Sous-arbrisseau dressé (0,8 à 1,2 m) à tiges touffues ; longues feuilles vert-bleuté ; grandes inflorescences cylindriques à cyathes vert-jaune et nectaires brun-noir. | Plante robuste très visible le long des sentiers rocailleux méditerranéens. |
| Euphorbia characias subsp. wulfenii | Dalmatian Spurge | Euphorbe de Wulfen | Est de la Méditerranée et Balkans (Croatie, Grèce, Italie de l’Est) ; rocailles calcaires, maquis. | Robustesse supérieure à la sous-espèce type ; inflorescences plus larges d’un jaune néon étincelant avec des nectaires entièrement jaunes. | Très prisée en horticulture pour la luminosité de ses floraisons printanières. |
| Euphorbia milii var. milii | Crown of Thorns | Épine du Christ (typique) | Madagascar (endémique) ; forêts sèches, inselbergs et rocailles granitiques. | Arbuste épineux grimpant ou étalé ; tiges semi-succulentes garnies de longues épines acérées ; bractées floral (cyathophylles) d’un rouge vif étincelant. | Largement cultivée comme plante ornementale dans toutes les régions tropicales et méditerranéennes. |
| Euphorbia poissonii | Poisson’s Spurge | Euphorbe de Poisson | Afrique de l’Ouest (Nigeria, Bénin, Togo, Ghana, Niger, Burkina Faso) ; savanes soudano-guinéennes, inselbergs, affleurements rocheux et collines arides. | Arbuste succulent (1 à 3 m) à tiges charnues cylindriques épaisses et glabre, d’un vert grisâtre, marquées de cicatrices foliaires nettes ; grandes feuilles obovales vert tendre réunies en rosettes sommitales en saison des pluies ; petites épines aiguës réduites ; latex blanc gorgé de résiniferatoxine (RTX). | ✅Natitingou au Bénin – Utilisée traditionnellement comme poison de chasse et haie défensive dans les villages ouest-africains |
| Euphorbia pulcherrima | Poinsettia / Easter Flower | Poinsettia / Étoile de Noël | Mexique et Amérique centrale ; forêts tropicales caducifoliées et ravins ombragés. | Arbuste ou petit arbre (1 à 4 m) ; grandes feuilles ovales dentées ; grandes bractées foliaires sommitales rouge vif, roses ou blanches entouant les cyathes jaunes. | Arbre sauvage impressionnant dans son habitat mésoaméricain d’origine. |
| Euphorbia ingens | Candelabra Tree | Euphorbe candélabre d’Afrique | Afrique australe et orientale (Afrique du Sud, Zimbabwe, Mozambique, Kenya) ; savanes arides, bushveld, collines rocheuses. | Arbre succulent massif (jusqu’à 12 m) au tronc épais et au houppier en forme de candélabre ; tiges quadrangulaires épineuses à segments rétractés. | Arbre majestueux dominant les paysages de la savane sud-africaine (ex. Kruger). |
| Euphorbia tirucalli | Pencil Cactus / Firestick | Euphorbe tirucalli / Plante crayon | Afrique tropicale et australe, Madagascar ; zones arides, brousse sèche et savanes. | Grand arbuste ou arbre (3 à 7 m) à rameaux cylindriques verts et grêles réduits à des cylindres (« crayons ») ; feuilles très caduques ; latex extrêmement corrosif. | Très utilisée en Afrique comme haie vive défensive autour des enclos traditionnels. |
| Euphorbia obesa | Baseball Plant | Euphorbe obèse / Plante balle de golf | Afrique du Sud (Province du Cap-Oriental, Karoo) ; dalles rocheuses et plissements d’ardoise arides. | Tige succulente sphérique à sub-cylindrique (15 à 30 cm), sans épines, à 8 côtes plates zébrées de bandes transversales grises, vertes et pourpres. | Espèce protégée rare sur le terrain, modèle parfait d’adaptation à la sécheresse du Karoo. |
| Euphorbia lathyris | Caper Spurge / Mole Plant | Euphorbe épurge / Euphorbe des jardins | Origine Asie centrale/Moyen-Orient, naturalisée en Europe et Afrique du Nord ; friches, jardins, bords de cours d’eau. | Plante herbacée bisannuelle (0,5 à 1,5 m) à tige glabre bleuâtre ; feuilles décussées disposées en croix parfaite ; fruits en capsules sphériques à trois loges. | Fréquente dans les potagers traditionnels pour ses propriétés répulsives supposées contre les taupes. |
| Euphorbia helioscopia | Sun Spurge | Euphorbe réveil-matin | Eurasie, Afrique du Nord, cosmopolite ; champs cultivés, friches maraîchères, terrains vagues. | Petite herbacée annuelle (10 à 40 cm) ; feuilles obovales vert tendre denticulées ; ombrelle florale à 5 rayons s’orientant face au soleil ; cyathes jaune-vert. | Très commune dans les zones cultivées et maraîchères du Souss et d’Europe. |
| Euphorbia peplus | Petty Spurge | Euphorbe esule / Euphorbe péplis | Eurasie, Bassin méditerranéen, cosmopolite ; jardins, cultures, piétinements urbains. | Petite annuelle fragile (10 à 30 cm) ; tiges très ramifiées à feuilles ovales molles ; nectaires des cyathes munis de deux cornes filiformes. | Bio-indicateur des sols fertiles et cultivés, présent dans les jardins du monde entier. |
| Euphorbia damarana | Damara Milkbush / Damaraland Euphorbia | Euphorbe du Damaraland / Euphorbe des Damara | Nord-Ouest de la Namibie (endémique du Damaraland, du Kaokoveld et du bassin de la Côte des Squelettes) ; plaines caillouteuses arides, regs, inselbergs et collines rocheuses désertiques. | Arbuste succulent dactyloïde (2 à 3 m de hauteur) formant de vastes dômes arrrondis et denses ; tiges cylindriques dures, récurvées, d’un vert-jaunâtre à doré, dépourvues de vraies feuilles et d’épines ; latex laiteux d’une causticité extrême. | ✅ Damaraland.en Namibie. dressent leurs silhouettes sculpturales |
Note Naturaliste sur le Genre Euphorbia
Le genre Euphorbia, décrit par Carl von Linné en 1758, est le genre type de la famille des Euphorbiacées (Euphorbiaceae). Avec plus de 2 000 espèces valides officiellement recensées, il constitue l’un des trois genres les plus diversifiés et les plus vastes du règne végétal (aux côtés de Carex et Astragalus).
1. Structures Morphologiques Diagnostiques et Convergence Évolutive
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Le Cyathe (Cyathium) : L’ensemble des représentants du genre Euphorbia partage une structure florale hautement spécialisée et unique appelée cyathe. Il ne s’agit pas d’une fleur unique, mais d’une inflorescence condensée simulant une fleur solitaire : un involucre en coupe bordé de glandes nectarières contient une seule fleur femelle centrale réduite à un pistil pédicellé, entourée de plusieurs fleurs mâles réduites chacune à une unique étamine.
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Le Latex : Toutes les euphorbes produisent à la moindre blessure un fluide laiteux sous pression, le latex. Riche en esters de phorbol, en diterpènes et en résiniferatoxine, ce latex toxique et caustique assure la protection chimique de la plante contre les attaques d’herbivores, de champignons et de bactéries.
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Convergence Évolutive Cactiforme : Dans les milieux hyper-arides de l’Ancien Monde (Afrique du Nord, Afrique australe, Madagascar), les euphorbes succulentes (Euphorbia officinarum, E. resinifera, E. ingens) ont développé des tiges charnues, des côtes géométriques et des épines stipalaires, mimant de manière spectaculaire les Cactacées du Nouveau Monde tout en s’en distinguant par la présence de cyathes et de latex laiteux.
2. Importance Écologique et Ethnobotanique au Maghreb
Dans le Sud-Ouest du Maroc (région du Souss-Massa et de l’Anti-Atlas), les euphorbes cactiformes endémiques (Euphorbia officinarum et ses sous-espèces officinarum et echinus, Euphorbia regis-jubae, Euphorbia resinifera) jouent un rôle d’ingénieur végétal majeur :
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Fixation des Sols et Protection de la Biodiversité : Leurs coussins épineux denses piègent le sable apporté par le vent marin, fixent les dalles calcaires de la côte (comme à Timlalin et Tamri) et créent des micro-habitats ombragés (« plantes nourrices ») indispensables à la germination de nombreuses autres espèces végétales.
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Filière Apicole de Prestige : Le nectar collecté par l’abeille saharienne sur les fleurs d’Euphorbia officinarum et E. resinifera donne naissance au miel de Daghmous, un produit du terroir d’une valeur gastronomique et thérapeutique exceptionnelle, très recherché pour ses notes poivrées et piquantes en gorge.